Publié par : juliejbenamerique | 26 décembre 2009

L’autre monde de l’Alto Parapeti

Toute la communauté assiste à mes interviews

Nous remettons les voiles pour l’Oriente, l’Est de la Bolivie. Nous avons prévu de faire un reportage sur les premiers Indiens qui ont récupéré des terres depuis l’arrivée au pouvoir de Morales en 2006. La loi agraire qui les y autorise existe depuis 1996, mais n’était pas appliquée avant Evo Morales.

Maintenant nous avons la force publique de notre côté, ça change tout, nous expliquera Fermin, ex-employé de l’INRA, l’organe public chargé du “saneamiento” des terres. Sans la police nous n’aurions jamais pu entrer sur les terres des grands propriétaires.

L’Alto Parapeti est une région si reculée que nous ne savons pas exactement la situer sur la carte, et encore moins comment s’y rendre… Direction Santa Cruz, où nous apprenons qu’en 4 heures de voiture nous pouvons rejoindre Camiri, petite ville au bas de l’Alto Parapeti. Entre deux coups de fils aux associations indiennes, nous profitons de la piscine de notre hôtel cruceñien.

Deux jours plus tard, nous découvrons Camiri, petite bourgade tranquille entre la montagne et la forêt, oú la température moyenne avoisine les 38ºC et où il est difficile de trouver autre chose à manger que du poulet et des glaces.

On nous conseille l’hôtel Londres, sans que l’on comprenne vraiment pourquoi. Les chambres sont sales, défraîchies et miniscules, mais…le Che y a logé en 1966. Ce serait même à Camiri qu’il aurait fomenté sa “révolution bolivienne”.

Dès notre arrivée, nous nous rendons à la Capitainerie de l’Alto Parapeti, où j’ai pris rendez-vous avec un certain “Cornelio”, responsable de l’éducation. Il n’est pas là. On nous conseille d’aller jeter un oeil au siège de l’APG, l’Assemblée du peuple guarani (une ethnie indigène). “Cornelio? Non il n’est pas là. Allez donc voir à la Capitainerie.” Heureusement “Don Cornelio” arrive. Notre présence n’a pas l’air de l’enchanter. La veille au téléphone il me promettait interview de dirigeants, reportage sur le terrain… aujourd’hui il est davantage préoccupé par une convocation à une assemblée plénière que lui présente la secrétaire de l’APG.

Don Cornelio devant des terres récupérées

Nous insistons, il accepte une interview. Enfin, sur le principe. Car dès la première question, il nous coupe. “Vous voulez connaître l’histoire de la récupération des terres? Je vais vous la montrer, j’ai tout écrit dans cette lettre”. Et de nous lire à haute voix une lettre manuscrite qu’il déchiffre à grand peine. Elle est écrite comme parlent les habitants de cette région, sans “s” ni “h”. Don Cornelio n’est jamais allé à l’école, il n’a appris à lire et écrire que récemment.

Par bribes, nous en apprendrons plus sur cet homme de cinquante ans qui en parait 20 de plus et sa communauté. Leurs conditions de travail auprès des grands propriétaires terriens, pour lesquels ils travaillaient la plupart du temps pour rien, ou pour rembourser le pantalon que leur avait donné le patron (un an de travail pour un vêtement).

Les larmes aux yeux, il nous avoue que c’est trop difficile pour lui de parler de tout ça, des enfants obligés de porter des sacs de 30 kilos, des abus sexuels sur les femmes, de la nourriture partagée dans une auge commune, “comme des animaux”. “Je ne suis pas bien normal, nous avoue Don Cornelio, Ma femme s’en rend compte, depuis qu’ils m’ont tapé ça ne tourne pas rond dans ma tête.” “Ils” ce sont les grands propriétaires terriens, qui ont maintenu en esclavage des dizaines d’Indiens guaranis depuis presque un siècle. Nous avions déjà lu des articles sur le sujet, mais l’entendre de la bouche même des Indiens est autre chose…

Dans l'Alto Parapeti

Plongée dans le monde cruel de l’Alto Parapeti

Le lendemain, nous nous levons à l’aube pour accompagner deux dirigeants guaranis dans des communautés autrefois exploitées qui récupèrent peu à peu leurs terres depuis un an. Par téléphone la veille, il nous avaient demandé de les retrouver à la Capitainerie “avant 8h”. Nous ne partirons qu’à midi… Entre temps, nous passons la matinée à jouer avec les enfants d’un des dirigeants et à discuter avec Don Cornelio, qui comme nous et comme une dizaine d’autres personnes, attend le signal du départ dans son village.

Après 3 heures de 4X4 sur une piste cahoteuse, nous atteignons enfin la première communauté. Nous comprenons mieux comment leurs conditions de vie misérables ont pu être cachées aussi longtemps.

Le village, de terre cuite, est coupé du monde. Une petite école a été construite, grande fierté du chef de la communauté: “Aujourd’hui nos enfants vont à l’école”, me dit-il. Il se félicite de la récupération des terres, mais reste lucide: “Beaucoup travaillent encore pour les grands propriétaires car nous n’avons pas assez d’hectares pour nourrir tout le monde. Il reste du chemin à parcourir, mais le processus est enclenché.

Une heure de voiture plus tard, nous traversons l’hacienda du “señor Chavez” qui possède des milliers d’hectares à la ronde. Lorsque nous croisons le propriétaire, à pied, son regard évite soigneusement celui de notre chauffeur, qui remonte les fenêtres. Il y a un an, propriétaires et travailleurs se sont affrontés physiquement pour le contrôle des terres. Dans une autre communauté à une heure de voiture, j’interroge un vieil homme: “Comment vous traitait Chavez?”. Il reste perplexe, ne sait pas quoi répondre. Quand je lui pose des questions plus précises, du style “combien étiez vous payé?”, il me répond “un manteau par an”. Les repas? “Du maïs et du sel”. Nous sommes frustrés de repartir dès le soir même. Le temps court, et nous voulons passer Noël à Valparaiso. Nous nous disons que nous reviendrons peut-être si un magazine nous achète un long reportage sur ce sujet.

Julie

PS: Un article sur Youphil sur des féministes anarchistes-tagueuses http://www.youphil.com/fr/article/01414-des-feministes-graffeuses-secouent-la-bolivie?ypcli=ano


Responses

  1. Alors déjà reparti sur les routes de l’aventure.
    La pose aura été courte.
    Joyeux Noël et bonne fin d’année


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